"Nos limites" de Gaultier BES de BERC

Publié le 17 Novembre 2014

C’est une réflexion puissante et profonde sur notre société et son évolution, que nous proposent trois auteurs peu connus du grand public, ce à travers un petit livre de 110 pages seulement. Parmi eux, Gaultier BES de BERC, Normalien, aujourd’hui professeur agrégé de Lettres de 26 ans dans un lycée lyonnais. Avec Marianne DURANO et Axel NORGAARD ROKVAM, Gaultier BES a inspiré le mouvement des Veilleurs qui s’est opposé à la loi Taubira instituant le mariage pour tous. Ensembles, ils viennent de publier "Nos limites" où ils analysent l’évolution de la société française, et proposent une philosophie d’« écologie intégrale » visant à réhabiliter une harmonie entre l’Homme et le monde.

 

Les auteurs partent d’un constat d’échec politique et moral qui s’exprime plus que jamais dans une dérive économique libérale et une dérive sociétale libertaire. Leur engagement politique dès 2012 a joué le rôle de révélateur, et n’a cessé depuis de se renforcer. Pour Gaultier BES, notre monde moderne est devenu aliénation au point de menacer directement notre civilisation historique. Tel un cycliste qui pédale pour que son vélo ne chute pas, qui pédale pour aller toujours plus vite mais sans savoir où il va, notre société tourne aujourd’hui à vide autour d’une fallacieuse notion de « progrès » (scientifique, économique, sociétal...). Cette dernière, présentée tel un postulat positif et universel incontestable, recèle en fait une vacuité qui porte en elle la destruction des liens sociaux et humains les plus fondamentaux.

 

Et les auteurs de nous citer nombre d’exemples quotidiens mis en avant par l’actualité économique, environnementale, scientifique, sociale et sociétale d’un progrès désormais incontrôlable. Ce dernier accouche dès lors d’une volonté quasi prométhéenne qui voudrait que l’Homme peut tout, à commencer par vouloir s’affranchir de sa propre condition et s’autoengendrer. Remise en cause de sa condition d’humain philosophiquement et scientifiquement, transhumanisme sociétal, antispécisme environnemental… « La table rase du passé » est en train de se muer en table rase de ce qui fonde intrinsèquement l’Être humain lui-même, à savoir ses limites et ses déterminismes.

 

Dans cet essai enlevé, Gaultier BES, Marianne DURANO et Axel NORGAARD ROKVAM rejettent cette idéologie libérale-libertaire qui ne peut que conduire, selon eux, à la déshumanisation de l’Humanité. Il faut réancrer celle-ci dans sa finitude, dans ce qui fait sa condition. L’Homme éprouve un besoin profond d’enracinement dans une famille, dans un groupe mais aussi dans une culture et une Histoire. Cela passe par une redécouverte de soi et de ce que sont les autres autour d’une notion malheureusement trop souvent oubliée en politique : le Bien commun. Ainsi, lorsque le cynisme politique se joint au consumérisme à outrance, les citoyens perdent ce sens du Bien commun, et ils se perdent eux mêmes. Les auteurs nous décrivent ainsi une société où chaque individu se vit comme une « île » dans le paradoxe de l’hyperconnexion au sens numérique du terme, mais qui est aussi et dans le même temps une césure profonde avec les valeurs et repères qui fondent l’humanité des uns et des autres. Notre société se présente tel un ensemble d’archipels où, d’aliénation en aliénation, la solitude au milieu de la foule n’aura jamais été aussi grande.

 

C’est que « L’Homme ne s’improvise pas » écrivait Ernest RENAN. Propos cité par les auteurs auquel on pourrait ajouter cette autre réflexion d’Alain FINKIELKRAUT : « Nul ne pense par lui-même sans détour par les autres, et notamment par ce qui a été pensé avant lui » (1). Nous avons donc besoin des autres, et l’Être humain est fait pour la relation : de l’enfant à l’adulte, de sa naissance jusqu’à sa fin, tout au long de son existence. Une vérité que l’idéologie libérale-libertaire - inspirant les logiques individualistes et hédonistes imposées par la société de consommation – s’acharne à vouloir détruire. L’ « écologie intégrale » prend alors tout son sens à partir de ces constats, à savoir que le salut de l’Humanité ne peut se concevoir dans nos orientations de vie actuelle. Elle refuse la société où tout devient objet marchand jusqu’aux corps humains, où l’Homme s’abandonne au chaos économique. Car c’est au travers du paradoxe d’un apparent "choix libre", que cette société de la marchandisation sans limites s’apprête à réaliser ce que les plus grands totalitarismes n’ont jusqu’à présent pas su faire, du rêve eugénique à la dénaturation de l’Humain. Le salut ne peut non plus résider en un rejet de l’Homme au nom de l’antispécisme porté par l’écologie politique. Humanité et Nature ne doivent pas s’exclure, ni se développer au détriment de l’une ou de l’autre, mais se nourrir mutuellement dans une authentique complémentarité. L’écologie intégrale, c’est le choix de l’harmonie contre le chaos à la fois dans nos vies mais aussi dans toute la société. Ce choix est une recherche permanente du Bien commun, non un retour vers un passé mythique et soi-disant meilleur (avec des solutions déjà connues), nonobstant l’énonciation de cette sagesse qui jadis fonda la philosophie grecque (ordre cosmique versus chaos).

 

Démarche profondément démocratique et libre, qui cherche à recréer une multitude de petites agoras au sein d’une Cité où beaucoup ont aujourd’hui le sentiment que la Politique leur a été confisquée, si ce n’est les a abandonnés, le mouvement des Veilleurs travaille à la prise de conscience d’une situation où l’Homme ne pourra jamais trouver son bonheur s’il se maltraite lui-même ; quand bien même vivrait-il comme un nanti, dans des conditions le mettant matériellement à l’abri de tout besoin vital. Partant on comprendra que les questions sociétales comprennent tout, à commencer par des réflexions économiques et environnementales aussi essentielles qu’elles sont urgentes. Qu’elles sont hautement politiques, qu’elles relèvent du Bien commun et non de la satisfaction des désirs des individus.

 

Au terme de la lecture de « Nos limites », d’aucuns pourraient penser que ses auteurs militeraient pour un monde ancien, traditionnel, voire conservateur et réactionnaire, à rebours de la mondialisation économique actuelle. Il n’en est rien et ce serait un contresens de le penser ainsi. Gaultier BES et ses amis sont des légataires tournés vers l’avenir, non des jeunes passéistes amoureux d’un quelconque « âge d’or ». Ils sont les « débiteurs insolvables » de ce qui a existé avant eux, et ils en ont gardé une conscience profonde et éclairée. « Veiller sur l’avenir, ce n’est pas regretter le passé, encore moins l’idéaliser, c’est témoigner de tout ce qui dans l’expérience humaine mérite d’être transmis, vivifié et enrichi par chaque génération » (2).

 

On comprendra également tout l’intérêt de cette lecture dans la perspective de l’Éducation à la Défense. En rappelant le rôle fondamental de la Culture léguée, celui de l’Histoire des hommes et des civilisations ; en militant pour la défense des solidarités à la fois produites et structures de cette Culture et de cette Histoire (la Famille, le groupe, la Nation, la Civilisation), le propos de « Nos limites » se situent au cœur de l’Esprit de Défense et de la question cruciale de la résilience de notre société. Car lorsque cette dernière aboutit à une atomisation d’individualités qui ne fonctionnent plus qu’à l’envie de droits et dans l’oubli des devoirs, que défendre, qui défendre et pourquoi le faire ? La question de l’enracinement de l’Être humain et de sa protection commence au sein de la famille et de la filiation biologique. Et à l’échelle de la société toute entière, il ne peut y avoir d’Esprit de Défense sans attachement conscient à ce que ladite société sait d’elle-même, se représente d’elle-même, vit et aime par opposition à la dérive mortifère issue du déracinement culturel et marchand, et in fine de la haine de soi.

 

Bref, une lecture plus que nécessaire, essentielle.

 

(1) Cf. (Alain) FINKIELKRAUT, L’identité malheureuse, Éditions Stock, 2013, p. 31.

(2) Cf. (Eugénie) BASTIÉ, « Le refus de la limite, loin de nous émanciper, nous déshumanise », in Le Figaro du 7 juillet 2014.

 

  • (Gaultier) BES de BERC, (Marianne) DURANO et (Axel) NORGAARD ROKVAM, Nos limites, Le Centurion, 2014, 110 p.

Rédigé par Enseignant Défense

Publié dans #Résilience

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