Irak, juin 2014

Publié le 19 Juin 2014

Ce que beaucoup découvrent ces derniers jours de la situation en Irak – à savoir la fulgurante offensive d’une branche parallèle d’Al Qaïda en Irak (« l’État Islamique en Irak et au Levant » ou EIIL), qui vient de faire tomber la province de Ninive (Mossoul) et menace dangereusement celle voisine de Salaheddine (Samarra) – n’est en fait pas nouveau. C’est même un événement largement annoncé depuis au moins l’année dernière, lorsque dès l’été 2013 différents observateurs signalaient déjà un très net regain des violences et des attentats. D’emblée une articulation chronologique doit être distinguée afin de rendre l’actualité de ce mois de juin 2014 intelligible.

 

Le premier élément de chronologie est celui de la guerre américaine qui débute en mars 2003, et qui pose le contexte à moyen terme. Le second élément de chronologie est celui des « printemps arabes », plus particulièrement la guerre civile en Syrie (2011). Cette dernière pose à court terme une entrée en résonance avec les événements irakiens, dont les possibles conséquences constituent de loin l’aspect le plus inquiétant de ce que nous observons aujourd’hui au-delà des seuls événements qui se déroulent dans l’ouest et le nord de l’Irak.

 

La naissance d’un « Al-Qaïda syro-irakien » ?

 

La progression fulgurante, ces dernières semaines, des djihadistes de l’EIIL met plus que jamais en évidence la mise en synergie de deux insurrections, qui pourraient à terme sanctuariser (territorialiser) ce que certains experts appellent déjà un « Al-Qaïdaland syro-irakien ». La porosité entre les deux conflits (proximité géographique et frontière commune, flux de combattants) ainsi que l’instabilité endémique (pour des raisons différentes) des deux États expliquent en grande partie cette offensive spectaculaire, qui vient de faire tomber Mossoul et Tikrit, et qui se poursuit en direction de Samara et surtout de Bagdad.

 

Certes, la rivalité entre l’organisation terroriste syrienne du Front Al-Nosra (Abou Mahammad AL-JOULANI), et les mauvaises relations entretenues entre le fondateur de l’EIIL - Abou Bakr AL-BAGHDADI - avec Ayman AL-ZAWAHIRI (Al Qaïda historique) ont pu freiner cette évolution. Elles ne l’empêcheront pas en cas de victoire confirmée de l’EIIL dans un avenir proche. C’est donc un cauchemar intégral qui est en train de se réaliser en ce moment entre Irak et Syrie pour ceux qui - en Occident comme ailleurs - luttent contre le djihadisme international. Comme si les zones tribales AFPAK et autres abcès islamistes au Yémen (où les combats dans les provinces méridionales se poursuivent depuis le mois d’avril) et en Afrique subsaharienne ne suffisaient déjà…

 

Combattants de l'EIIL (source - AP)

 

D’AQI à l’EIIL

 

Si immorale et sanglante ait été la tyrannie de Saddam HUSSEIN (1937-2006), elle avait permis de maintenir un équilibre entre les différentes composantes de la société irakienne (Kurdes, Chrétiens, Arabes sunnites et chiites…) et d’en gérer le rapport de force. L’ancien régime irakien avait su également protéger la dernière grande communauté chrétienne araméenne. Tout ceci, certes, par la terreur et l’élimination systématique de toute opposition, mais c’est cette clé de voûte que les Américains font sauter en 2003 sans pour autant pouvoir la remplacer. Sans entrer dans le détail des occasions manquées et des erreurs de Washington dès la première année du conflit, l’Armée américaine se trouve à partir de la fin de l’année 2003 en présence d’une insurrection généralisée où anciens partisans de Saddam HUSSEIN, nationalistes du parti Baas, militaires licenciés, insurgés sunnites et djihadistes, insurgés chiites pro-iraniens et criminels de droit commun (relâchés par le dictateur irakien juste avant l’entrée des Américains dans Bagdad) attaquent dans tout le pays les forces de la coalition emmenées par les Etats-Unis. Autant de composantes qui, juxtaposées aux clivages ethniques et confessionnels, deviennent dès lors de redoutables forces centrifuges.

 

Craignant d’être supplantée du fait de sa compromission avec l’ancien Raïs, la minorité musulmane sunnite qui jusqu’à présent tenait le pouvoir se soulève contre l’Armée américaine. Non réductibles à celle-ci mais soutenus en son sein, de multiples groupes djihadistes font alors leur apparition parmi lesquels celui du sinistre Abou Moussab AL-ZARKAOUI (1966-2006) qui devait se faire une spécialité dans les égorgements et décapitations d’otages filmés et ensuite diffusés sur INTERNET (cyberterrorisme). Que ce soit les « errhabis » de l’organisation Tawhid Wal Jihad, les « massacreurs de Chiites », où autres agents masqués d’Al Qaïda (les « mouqanaayins »), tous font régner un climat de terreur et de crimes particulièrement sanguinaires auquel répond des escadrons de la mort chiites. Les victimes civiles se comptent par dizaine de milliers. À partir de 2006, ces groupes se fédèrent et font allégeance à Al Qaïda donnant ainsi naissance à Al Qaïda en Irak (AQI). En 2013, AQI devient l’EIIL, ce dernier se revendiquant comme un État à part entière et se détachant d’Al Qaïda.

 

Une pacification « réversible »

 

Jusqu’en 2007, la situation en Irak est donc très difficile pour les Américains. À leur puissance militaire répond une guerre asymétrique efficace, qui mine en profondeur le moral d’opinions publiques occidentales déjà peu favorables à cette guerre dès ses débuts. À partir d’importants stocks de munitions constitués par l’ancien régime et disséminés dans tout le pays, aidés aussi par les Iraniens (l’unité Al-Qods), les insurgés irakiens se font rapidement une spécialité dans l’attaque des forces de la coalition avec des engins explosifs artisanaux (Improvised Explosive Device ou IED) meurtriers. Jamais conflit n’aura vu autant d’attaques de ce genre, qui exposent de la même façon les unités de combat comme les unités logistiques dites de « l’arrière ». Des milliers de soldats occidentaux, essentiellement américains, seront tués et mutilés par les « roadside bombs ».

 

C’est notamment dans la province d’Al-Anbar, située à l’ouest du pays, plus particulièrement dans un triangle formé par les villes de Tikrit au nord, Bagdad au sud-est et la région de Ramadi au sud-ouest, que les attaques sont les plus violentes et quasi quotidiennes contre les forces américaines. « Wild west » comme l’appelaient alors les US Marines est un secteur essentiellement tenu par les tribus sunnites. C’est ici que fin 2004, ils livrent une véritable bataille urbaine pour la ville de Faloudja (entre Bagdad et Ramadi), devenu un abcès de fixation où plus de 2000 insurgés se sont concentrés. La victoire américaine à Faloudja - devenue depuis un cas d’école en matière de combat urbain - ne change pas significativement la donne tant l’insurrection irakienne est polymorphe dans ses natures, ses acteurs et ses modes opératoires.

 

Ce n’est qu’en 2007 que la situation évolue enfin significativement. Le Président américain George W. BUSH nomme un nouveau commandant, le Général David H. PETRAEUS, à la tête des forces de la coalition en Irak. Ce dernier, dont ce n’est pas le premier séjour sur ce théâtre d’opération, va appliquer des principes de contre-insurrection déjà expérimentés au début du conflit dans le Kurdistan irakien. S’inspirant directement du théoricien français David GALULA (1919-1968), PETRAEUS va mener tout un ensemble d’actions destinées à la fois à combattre directement les insurgés mais aussi à en asphyxier les soutiens et la logistique (stratégie de l’anaconda) : multiplication de check points notamment dans Bagdad, quadrillage renforcé de la population, extension du couvre-feu, érection de T-Walls permettant le cloisonnement des différents quartiers confessionnels de la capitale, et réduction des frappes aériennes trop impopulaires du fait des dégâts collatéraux. Sur l’exemple des Sections Administratives Spéciales (SAS) françaises en Algérie, il s’agit pour PETRAEUS de « gagner les cœurs et les esprits » afin isoler les djihadistes, et d’en assécher le vivier de recrutement.

 

La stratégie de PETRAEUS est rendu possible par un renfort militaire de 30 000 soldats américains supplémentaires : c’est le « Surge » ou sursaut. Cependant, le succès fondamental demeure le retournement des tribus sunnites lassées des exactions sanguinaires des djihadistes, et achetées par les Américains qui leur promettent un rôle politique dans le nouvel Irak. Le mouvement « Son’s of Iraq » voit ainsi d’anciens insurgés sunnites se ranger aux côtés des Américains et lutter contre les djihadistes. En un an PETRAEUS remporte une incontestable victoire : la violence commence à reculer. Al Qaïda est désormais chassée de Bagdad et du triangle sunnite. Son empreinte dans le pays tend à devenir résiduelle.

 

En avril 2008, le Général PETRAEUS - tout en reconnaissant une nette amélioration de la situation en Irak – souligne cependant devant le Congrès américain le caractère « fragile et réversible » de la pacification. Il affirme qu’aucune solution militaire ne parviendra à consolider cette pacification sans une indispensable reconstruction politique. Le maintien de troupes américaines dans le pays est encore nécessaire pour permettre au processus politique de se stabiliser. C’est dans ce contexte, cependant, que Washington amorce le retrait, fin 2010, des troupes américaines (opération New dawn).

 

L’échec du gouvernement de Nouri AL-MALIKI

 

Depuis 2006, la question de la stabilisation de la vie politique de l’Irak est entre les mains du nouveau Premier ministre, Nouri AL-MALIKI. Islamiste chiite, autoritaire, conservateur et principal rédacteur de la nouvelle constitution du nouvel État irakien, AL-MALIKI est parvenu jusqu’à présent à se maintenir au pouvoir tout en jouant des fragiles coalitions qui reflètent une société irakienne éclatée. Ses relations avec l’allié américain sont mauvaises, et sa volonté de soumettre les forces américaines encore présentes à la juridiction irakienne explique l’échec des négociations du Status Of Forces Agreement (SOFA). Après l’opération New dawn, l’US Army était encore présente dans le pays, en soutien des forces de sécurité irakiennes à défaut de pouvoir mener de grandes opérations offensives. L’échec du SOFA accélère le retrait des derniers soldats américains alors qu’armée et police du nouvel Irak ne sont pas encore pleinement opérationnels.

 

Surtout, AL-MALIKI marginalise les Sunnites dans le processus politique, favorisant un pouvoir chiite proche de Téhéran ce qui n’arrange pas les relations avec les Etats-Unis. De fait, le rapprochement entre les deux États, ennemis mortels au moins depuis les années 1980, devient une réalité à partir de 2008. C’est la revanche d’une majorité confessionnelle opprimée par l’ancien régime, dont le retour au pouvoir se manifeste entre autres à travers l’influence de Moqtadar AL-SADR, un chef religieux chiite radical dont la milice – l’Armée du Medhi – avait affronté les Américains. Dans un paysage politique irakien très divisé, où l’influence iranienne gagne du terrain, Moqtadar AL-SADR représente aujourd’hui la principale composante politique chiite. L’Irak devient le maillon plus que jamais sensible d’un arc chiite qui se dessine géopolitiquement du Liban à l’Iran en passant par la Syrie, quand bien même la réalité de l’Islam chiite peut-elle être très différente dans ces différents États.

 

Le retrait américain ouvre d’emblée une période de tous les dangers pour l’État irakien. Le sectarisme anti sunnite d’AL-MALIKI, que vient renforcer sa prise de position dans le conflit syrien en faveur de Bachar EL-ASSAD (ethnie alaouite chiite), sont autant d’huile jetée sur le feu d’un brasier jamais véritablement éteint. Certes, dans cette guerre civile renaissante, on retrouve le clivage historique et spirituel entre Sunnites et Chiites, mais le pouvoir central à Bagdad entretient également des relations exécrables avec les Kurdes au nord. Ces derniers jouissant d’une autonomie de fait depuis la Première Guerre du Golfe, cherchent plus que jamais à évoluer vers l’indépendance à partir de l’intervention américaine de 2003. Cette autonomie, qui met le pays au bord d’une sécession, a incontestablement aggravé la situation, libérant les haines ancestrales et substituant l’unité réalisée par Saddam HUSSEIN à une recomposition politique sur des bases tribales et confessionnelles.

 

Insurgés sunnites dans Faloudja en 2014 (sources - AFP)

 

L’Irak au bord de l’implosion

 

Depuis bientôt deux ans, l’Irak s’enfonce donc dans un cycle de violence que le Général PETRAEUS avait pourtant réussi à enrayer. Les attentats, notamment à la voiture piégée, se multiplient faisant de très nombreuses victimes. Surtout, l’État central n’a cessé de perdre du terrain face à une révolte sunnite grandissante. Nombre de soldats et de policiers irakiens sont tombés dans des embuscades, ont été surpris dans leurs propres casernes et commissariats, ont été capturés par des djihadistes déguisés comme eux pour ensuite être exécutés dans une fosse commune ou sur le bord d’une route. Le scénario se répète inlassablement et la terreur finit par devenir quotidienne. En janvier 2014, l’arrestation violente à Ramadi du député Ahmed AL-ALWANI, connu pour son opposition au gouvernement, déclenche des heurts violents entre manifestants sunnites et forces de l’ordre. Dans les semaines qui s’ensuivent, c’est un soulèvement sunnite généralisé qui embrase la province Al-Anbar, et qui fait tomber les villes de Ramadi et de Faloudja aux mains des djihadistes qui profitent des émeutes.

 

Les événements actuellement en cours n’ont donc rien de surprenant, voire étaient assez nettement prévisibles. Après la chute de Mossoul et celle de Tikrit, les djihadistes exercent une poussée en direction de Bagdad, livrant une bataille importante pour la plus importante raffinerie de pétrole du pays (Bayji) aux alentours du 18 juin. Les débris de la dernière communauté chrétienne araméenne au monde sont plus que jamais menacés, et sur le point de disparaître définitivement. Ciblés par les djihadistes dans les années 2000 et décimés à 90% depuis, les Chrétiens d’Irak – qui étaient 1 500 000 en 2003 – ne sont plus que 150 000 aujourd’hui.

 

Quant aux forces de sécurité irakiennes, elles manquent cruellement de moyens aériens. Plus particulièrement d’hélicoptères qui sont les armes les plus efficaces pour contrer des bandes armées et très mobiles dans le désert. Elles ne disposent pas non plus de drones ni ne maîtrisent la coordination des tirs d’artillerie nécessaire au soutien des troupes au contact avec les djihadistes. Bagdad reste, cependant et pour l’instant, bien défendue et les moyens militaires s’y concentrent. Autre avantage pour Nouri AL-MALIKI : dans un pays majoritairement chiite - où se situent des lieux saints hautement symboliques de l’Islam chiite - une grande partie de la population ne se laissera pas faire, et s’opposera à l’EIIL. Il en est de même pour les Kurdes, hostiles à Al Qaïda, et directement menacés avec la prise de Mossoul. Cependant, leur résistance dans un contexte d’affaiblissement de l’État irakien - qu’ils détestent également - pourrait être synonyme d’implosion de ce dernier.

 

Lectures indicatives

 

  • (Patrice) CLAUDE, « Visite historique d’Ahmadinejad à Bagdad pour consacrer un lien étroit avec l’Irak », in Le Monde du 1er mars 2008.
  • « En Irak, retour aux années de plomb », in Le Monde du 25 juillet 2013.
  • (Renaud) GIRARD, Pourquoi ils se battent? Voyage dans les guerres du Moyen-Orient, Flammarion, 2005, 271 p.
  • (Eugénie) BASTIÉ, « On n’impose pas la démocratie à coup de chasseurs bombardiers », in Le Figaro du 13 juin 2014.
  • (Michel) GOYA, Irak. Les armées du chaos, Paris, Economica, 2e éd. 2009, 294 p.
  • (Marc) NEXON, « L’Irak sans les Américains », in Le Point du 10 mai 2012.
  • « Report to Congress on the situation in Iraq. General David H. PETRAEUS, Commander, Multi-national force Iraq », 8/9 April 2008.

Rédigé par Enseignant Défense

Publié dans #Enseignement de Défense

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